Nihil Nove

31 octobre 2005

De la haute vulgarisation, SVP!

La science... Célébrée au XIXème siècle comme le remède universel aux problèmes universels, elle se révéla au XXème siècle comme le moyen du meurtre universel. Elle dont la course ne s'arrête pas, quels sont ses enjeux au XXIème?

Le problème principal de la science aujourd'hui est un problème pratique: plus elle avance plus elle devient autiste. L'époque des humanistes, des honnêtes hommes, à la fois hommes de sciences, de lettres et de philosophie, est finie. La pratique de la science d'aujourd'hui demande un tel niveau de dévotion dans des domaines si pointus qu'il devient impossible aux scientifiques d'être éduqués dans d'autres domaines, et aux profanes de parler de science sans dire des âneries.

Pourtant, entre les expériences macroscopiques sur la planète et microscopiques sur la vie, il est plus important que jamais que la société civile, et en particulier les penseurs, c'est à dire les philosophes, puissent donner des cadres à la science. Plus je parle à des scientifiques plus je constate cette incompréhension qu'il existe entre nous. Nul ne sait parler la langue de l'autre. Et pourtant les circonstances nous poussent à communiquer, et comme nous ne savons pas bien le faire, il en résulte des malentendus qui, s'ils persistent, pourraient avoir des conséquences dramatiques: prométhées que nous sommes, nous n'arrêtons pas de jouer avec le feu.

La raison de cette incompréhension est qu'il n'existe pas assez de ce que les américains appellent, en français dans le texte, dites-le avec l'accent, la haute vulgarisation. Comme son nom l'indique, la haute vulgarisation est la vulgarisation qui s'adresse aux intellectuels, aux hommes d'esprit non scientifiques. Elle est le terrain sur lequel un dialogue fructueux entre la science et la philosophie pourrait enfin naître.

Il n'existe pourtant que trop peu de haute vulgarisation. D'abord parce que peu de gens peuvent l'accomplir: pour la haute vulgarisation il faut un scientifique de haut niveau qui soit capable de s'expliquer clairement sur la science en général. Animal rare. De plus, et surtout, il faut y être incité. Il n'y a pas de Prix Nobel de la haute vulgarisation.

Et pourquoi n'y en aurait-il pas?

Voilà ma proposition: la Fondation Nobel d'Oslo pourrait indiquer qu'un prix sur cinq ou dix, dans chaque discipline, sera accordé à la meilleure oeuvre de haute vulgarisation. Livres, films, associations, etc. Il importe qu'il s'agisse bien de haute vulgarisation, c'est à dire du travail de scientifique de haut niveau, aussi rigoureux que n'importe quel article de Science ou Nature (ou plutôt pas comme n'importe lequel, car ces magazines publient beaucoup plus de découvertes ridicules que leur réputation ne le laisse suggérer), mais adressé au profane.

La vulgarisation, comme son nom l'indique, souffre d'être accomplie sans trop de rigueur, et surtout par des scientifiques qui ont raté leur vocation. Si l'on dit à propos de l'enseignement : « Ceux qui peuvent font, et ceux qui ne peuvent pas enseignent », on pourrait dire à propos de la science : « Ceux qui peuvent enseignent à ceux qui pourront, et ceux qui ne peuvent pas enseignent à ceux qui ne pourront pas ». Il faut changer ça! Donner aux scientifiques de haut niveau des incitations à la haute vulgarisation!

Et pour ça, il faut utiliser l'appât qui marche le mieux, celui de la renommée et du gain, celui des distinctions, prix et médailles. C'est en créant des prix et des compétitions qu'on poussa des hommes audacieux à construire des avions et à traverser des océans, avec les conséquences que l'on sait.

C'est pourquoi Nihil Nove lance un appel solennel à toutes les académies de renom, à créer ou modifier des prix afin de récompenser les trop rares tentatives d'engager une vraie communication entre le monde des idées et le monde de la science, et de récompenser comme n'importe quelle autre réussite scientifique les initiatives les plus fructueuses de haute vulgarisation.

Plus que jamais la science détermine notre vie, et plus que jamais il faut que l'esprit arrive a appréhender la science. Ca ne se fera pas tout seul. Allons-y!

30 octobre 2005

Attentats en Inde

L'Inde vient d'être frappée d'attentats. Au moins 60 morts à New Delhi. (AFP)

Après les attentats de Bali, ces attentats meurtriers montrent qu'il existe encore une autre fracture entre le monde développé et le monde dit en développement: la fracture du terrorisme. Même de ce point de vue nous ne sommes pas égaux.

Nous avons les moyens des nombreuses caméras de sécurité, des services de secours modernes et performants, des réseaux de douanes, d'informateurs, de services de police. Bref, s'il arrive que quelques poissons passent à travers les mailles du filet, les attenats sont toujours peu nombreux et, toutes choses étant relatives, peu meurtriers.

L'aide au tiers-monde est une de mes grandes préoccupations: comment permettre aux pays du tiers-monde de se remettre sur pied par leurs propres moyens. Le terrorisme, lui aussi globalisé, donne encore une bonne raison à la France d'avoir des stratégies politiques globales, d'assurer sa mission de boussole et de chemin pour tous ces peuples qui, sur tous les continents, regardent vers elle avec espoir, et cherchent en Occident une alternative crédible à la politique Bush. Celle-ci a certes sa légitimité, mais la France ne saurait s'en satisfaire, comme elle ne saurait se satisfaire d'un refus borné d'attaquer l'Irak.

Malheureusement, lorsque la volonté politique manque, le pays est comme un cheval avec un mauvais cavalier, qui vaque au gré de ses envies même si l'on tire sur les rênes de toutes nos forces, au lieu d'être propulsé dans une action bénéfique. C'est bien ce qui est désespérant: quand ferons-nous de la politique en France? Quand aurons nous un vrai débat sur les vraies questions qui sont entrain de bouleverser le monde que nous laisserons à nos enfants? Pas sur des mesurettes comme le Contrat nouvelle embauche, certes nécessaires, mais qui devraient être des moyens, pas des buts, de la politique de la Nation!

La France a une position unique pour résoudre les problèmes posés par ces attentats: le terrorisme globalisé, et l'indigence du tiers-monde. La France pourrait réparer son comportement execrable lors de la décolonisation et aider ces pays à enfin bâtir des États viables, condition préalable et nécessaire de la démocratie, du droit, et du développement économique. La France pourrait, grâce à ses liens historiques avec le monde arabo-musulman, attaquer sans relâche le terrorisme, c'est-à-dire attaquer sans relâche les causes du terrorisme, dans une politique qui aurait les mêmes buts que la politique américaine, la création d'États viables, démocratiques et résolument modernes au Moyen-Orient, mais avec des moyens différents et adaptés à la vocation de la France.

Bref, affronter les enjeux du siècle qui s'ouvre. Mais comme Néron, nous préférons nous occuper de mauvaise prose alors que Rome brûle.

Qualis artifex pereo...

Démission de Scooter Libby

Irving Lewis “Scooter” Libby, directeur du cabinet de Dick Cheney, vice-président des États-Unis, a démissionné (Le Figaro, Le Monde) après avoir été mis en examen dans une sombre affaire de révélation de l'identité d'un agent secret de la CIA, Valerie Plame.

L'affaire en question, pleine de ramifications très interessantes, me fait toutefois penser à la célèbre phrase de Lord Palmerston, ministre des affaires étrangères britannique, à propos de l'affaire du Schleswig-Holstein de 1864, où la Prusse prétexta d'obscurs moyens juridiques et historiques pour déclarer la guerre au Danemark et renforcer son influence en Europe : « La question est si complexe que seuls trois hommes en Europe l'ont comprise: le prince Albert, qui est mort, un professeur allemand, qui est devenu fou, et moi même, et j'ai complètement oublié de quoi il s'agissait. »

Eh bien, j'avais compris l'affaire Plame mais j'ai tout oublié, donc je vais plutôt m'étonner de ce que les médias français, trop contents qu'il arrive des embrouilles aux amis de M. Bush, n'ont pas fait le lien entre cette affaire et les affaires de corruption politique en France. S'est-on introduit frauduleusement dans le bureau de M. Fitzgerald, procureur chargé de l'affaire, pour lui voler des dossiers, comme ce fut le cas lors de l'affaire Juppé? Non. M. Libby put-il prétexter d'une immunité pour ne pas démissionner, comme MM. Chirac, Fabius, Pasqua, Emmanuelli et tant d'autres? Point du tout.

L'administration Bush, qui avait rétabli la « présidence impériale » de Nixon, en mettant sous sa botte le Congrès et les groupes de pression de Washington, qui a lancé deux guerres dont les conséquences, aujourd'hui indéchiffrables, rejaillirront certainement sur nos enfants, regroupe un petit millier d'hommes qui, collectivement, possèdent probablement plus de pouvoir que qui que ce soit dans l'histoire. Et pourtant, un simple procureur inconnu, sans autre pouvoir que celui de la loi, put décider de les traîner dans la boue.

Je déteste faire le français qui regarde l'Amérique avec une admiration béate et dit : « C'est pas en France qu'ça arriverait. »

Mais c'est pas en France qu'ça arriverait.

28 octobre 2005

Le droit de vote pour les étrangers

Donc, Nicolas Sarkozy, le président du parti de la majorité, l'UMP, s'est prononcé en faveur du droit de vote pour les étrangers. (Le Figaro, Le Monde) Deux remarques, sur le fond et sur la forme.

Sur la forme, il ne s'agit pas seulement de la part de M. Sarkozy, comme on l'a déjà annoncé partout, d'une tactique pour jouer sur sa gauche tout en ménageant sa droite. Il est ministre de l'intérieur, pas duc de Bourgogne.

Le droit de vote aux étrangers, avec la discrimination positive et le retour sur la laïcité, sont des mesures qu'il a proposé dans son livre de 2001, Libre, et qui font partie d'une pensée cohérente, qui vise à donner aux membres appartenant à des minorités ethniques ou religieuses et habitant le territoire français des droits au titre de cette appartenance. C'est la définition du communautarisme.

Sur le fond, je suis bien sûr opposé au droit de vote pour les étrangers. L'argument principal avancé, qu'ils payent des impôts et participent à la richesse du pays, est absurde: ils payent aussi des impôts nationaux, pourquoi ne pas leur permettre de voter aux élections nationales? Et pourquoi ne pas alors retirer le droit de vote à ceux qui ne payent pas assez d'impôts, puisque c'est ça la justification du vote? En France, depuis 1848, le suffrage n'est plus censitaire, et il faut que ça continue comme ça.

De plus, comment inciter les étrangers à s'intégrer à nous si cette citoyenneté qu'ils devraient rechercher ne s'associe pas de privilèges? A une époque où les français ne s'aiment pas et n'aiment pas leur République, diluer la citoyenneté dans la démagogie n'est pas le remède à notre malaise. Au contraire.

27 octobre 2005

Retrait de la nomination d'Harriet Miers

La nomination d'Harriet Miers à l'autre siège de la Cour suprême que George Bush, le président des Etats-Unis, a l'opportunité de remplir, fut retirée. Mme Miers cita pour prétexte un conflit à propos de documents secrets rédigés par Mme Miers que le Sénat, qui aurait dû se prononcer sur sa nomination, avait demandés.

En réalité, la nomination de Mme Miers n'était jamais passé auprès du camp conservateur de M. Bush, à un moment difficile de son mandat où il a besoin de leur appui. Celui-ci avait tenté de reproduire avec Mme Miers ce que j'ai appelé la stratégie « ninja », qui lui avait permis de mettre John Roberts à la tête du pouvoir judiciaire américain, et qui consiste en la nomination d'un candidat qui ne s'est jamais prononcé sur aucun domaine du droit constitutionnel, et donc n'oppose aucune prise à ceux qui voudraient pouvoir dénoncer la nomination d'un juge conservateur.

Toutefois, si le charme consummé de M. Roberts, qui médusa autant ses adversaires que ses soutiens, et surtout ses exceptionnelles qualifications de grand juriste constitutionnel lui avaient permis de passer « haut la main » son examen devant le Sénat, Mme Miers, avocat personnel de M. Bush, avait déclenché, en même temps que les accusations de copinage qui fusent de la gauche à chaque fois que la droite veut nommer quelqu'un quelque part, un tollé sur l'aile droite de M. Bush, qui voyait dans cette nomination une preuve de lâcheté et un camouflet.

En effet, depuis les années 1960 où la Cour suprême fut le fer de lance des réformes progressistes de la société américaine, les conservateurs ont été obsédés par cette institution, qu'ils voient comme un corps de philosophes-rois inamovibles qui ont bafoué leurs valeurs fondamentales de leur pays sans justification constitutionnelle valable.

Pendant des décennies les grands penseurs de l'« originalisme » constitutionnel, qui est au droit américain ce que le néo-conservatisme est à leur politique étrangère, et leurs soutiens de la puissante droite chrétienne américaine, ont attendu avec le couteau dans les dents qu'un président comme M. Bush ait la possibilité de changer l'orientation de la Cour.

Lorsque M. Bush essaya d'escamoter cette grande bataille pour l'orientation idéologique de l'Amérique qu'ils attendaient depuis une génération pour des motifs de politique politicienne, ils se sentirent trahis. Les membres influents de la majorité républicaine au Sénat, qui ont l'oreille près du sol à la veille d'une campagne qui s'annonce très juteuse pour la nomination républicaine en 2008, se sont donc fait les relais de cette colère et, au milieu d'une tempête d'attaques contre la Maison blanche, M. Bush jugea donc bon d'arrêter les frais et d'y remettre Mme Miers, au frais.

Les mêmes spéculations que les deux fois précédentes au sujet des candidats potentiels recommencent... Qu'il nomme un ultra-conservateur, qu'on rigole!

26 octobre 2005

R.I.P. Rosa Parks

Rosa Parks, qui fut un des déclencheurs du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis en refusant dans un bus de céder son siège à un homme blanc à l'époque de la ségrégation, est décédée le 24 octobre.

On a remarquablement peu parlé de Mme Parks, ce qui est bien dommage, non seulement à cause de la signification historique de son acte, mais également à cause de sa forme. En effet, nous sommes à une époque où les revendications ne sont plus épizootiques mais bien endémiques, et où les demandeurs de tous poils cherchent à faire avancer leurs entreprises par tous les moyens, en y perdant souvent leur dignité. Mme Parks incita au changement en gardant la sienne.

21 octobre 2005

« Tu me connais. Tu es un irakien, tu sais qui je suis. »

Il y a eu relativement peu de commentaires sur l'ouverture du procès de Saddam Hussein devant le tribunal spécial irakien. C'est pourtant la première fois de l'histoire qu'un dictateur arabe est mis en procès par son propre peuple pour les atrocités commises par lui dans l'exercice de ses fonctions. Les gens en Syrie, en Egypte, au Pakistan, regardent la télévision et se rendent compte qu'un chef peut être tenu responsable de ses actions. C'est ça, le vrai enjeu de la guerre en Irak.

Les occidentaux ont fait des pronostics, les islamistes ont menacé, et pourtant les irakiens ont voté aux éléctions. Les occidentaux ont fait les mêmes pronostics, les islamistes et les sunnites ont menacé, et pourtant les irakiens, y compris les sunnites, y compris les islamistes, se sont prononcés en faveur d'un état de droit en Irak. C'est ça, le vrai enjeu de la guerre en Irak.

J'étais contre la guerre en Irak lorsqu'elle a éclaté. Cependant, maintenant que les dés sont jetés, il faut à tout prix que l'entreprise américaine soit un succès. Avec la définition de la vie, la lutte contre l'islamisme terroriste est le grand enjeu, pour tout le monde, pour tout le XXIème siècle. Avec l'Irak, l'Amérique a fait le pari fou de livrer une bataille sur un territoire, et de tout y gagner, ou de tout y perdre. Que l'Irak accepte ou refuse la modernité, le reste du monde arabo-musulman suivra.

C'est ça, le vrai enjeu de la guerre en Irak.

Le Grand reportage du XXIème siècle

Prosser avait frappé le terroriste à la tête trois fois et l'étranglait. Mais ses gants glissaient à cause du sang donc il ne pouvait pas bien l'agripper. Au même moment, le terroriste essayait de mordre le poignet de Prosser, mais à la place il mordait le cadran de la montre de Prosser. (Il porte sa montre avec le cadran à l'intérieur.) Le terroriste avait la bouche pleine de montre mais il arriva malgré tout à donner un coup de poing au visage de Prosser. Quand je tirai sur le réservoir de propane, Prosser avait presque fini d'étrangler le type, mais mes coups de feu firent croire à Prosser que des méchants arrivaient donc il lâcha la gorge du terroriste et dégaina son pistolet, alors que les Sgt Konkol, Lewis, Deveraux et Muse se précipitaient dans l'échoppe. Mais les coups de feu et le fiasco avec le propane avaient ramené le terroriste à l'excitation, alors Prosser rengaina vite son pistolet et le maîtrisa en lui écrasant le visage contre le béton.

La bataille était finie, donc je me remis à prendre des photos.

C'est mieux que la vue depuis l'Hôtel Palestine, non? Voilà ce que Michael Yon, grand reporter intégré au 24ème régiment d'infanterie de la Ière armée américaine en Irak, publie sur Internet qu'il ne peut pas publier sur papier ou montrer à la télévision.

Les critiques des blogs sont méfiants de ces médias parce qu'ils pourraient être utilisés par n'importe-qui, mais peut-on trouver aujourd'hui dans les médias traditionnels un reporter avec plus de cran? Un ou deux.

Lorsqu'il s'agit des horreurs, du chaos et de la confusion du combat — tout ce dont les reporters d'Irak parlent tant mais semblent voir si peu — M. Yon nous le montre sans retenue, avec les détails les plus effrayants, et le prouve avec des images. Il nous donne gratuitement ce que les journaux ne nous donnent pas si on les achète.

Voilà les enjeux de la presse en 2005.

Le XXIème siècle sera souverain ou ne sera pas?

L'action militaire de l'Amérique contre l'Irak et ses positions moins détonnantes mais également solitaires sur la Cour pénale internationale et le Traité de Kyoto furent des affirmations frappantes du statut unique des Etats-Unis en tant que dernier Etat vraiment souverain.

Zbigniew Brzezinski, grand gépolitiste américain, dressa ce constat de l'effrittement de la souveraineté dans le monde.

Il est vrai que cet effritement est souvent le produit de phénomènes bénéfiques, et en tous cas inévitables, comme la mondialisation, qui tisse des réseaux d'échanges entre les Etats qui leur empêchent ensuite d'agir de manière trop détachée de celle de leurs voisins.

Mais il est également vrai que, en tous cas en Europe, cet effritement porte des marques beaucoup plus inquiétantes. On l'a vu lors du débat sur le Traité instituant une Constitution pour l'Europe : l'argument de beaucoup de défenseurs du OUI était que nous n'avons pas le choix. Michel Barnier, le ministre des affaires étrangères d'alors, traita Philippe de Villiers, partisan du NON, avec un mépris indigne d'un homme de plus de 14 ans, sans parler d'un homme d'Etat, en dépliant pour lui une carte du monde où la France était coloriée d'une couleur, toute petite, et la Chine, l'Inde, la Russie, les Etats-Unis, d'une autre couleur, gigantesques. Merci de ce cours de géographie, M. Barnier.

Tout se passe comme si la France n'était plus une réalité tangible. Certes, elle existe encore, mais elle est ostéoporotique, cassante, flasque, elle ne saurait durer encore trop longtemps. Elle ne saurait certes pas avoir de politique! Surtout pas indépendante! Non mon général, impossible de faire une bombe nucléaire, nous sommes trop petits! Quoi! Sortir de l'OTAN? Quelle arrogance! Vouloir avoir une politique indépendante, la France, ce canton de l'univers, ce ciron! Quelle blague!

Tout se passe de plus en plus, en somme, comme s'il était devenu impossible de n'être plus d'accord. Il est impossible d'avoir sa position. Une fois que la communauté internationale (oxymore si jamais il en fut) s'est prononcée, la décision a autorité absolue de force jugée. Une fois que le concert des nations donne le la, on a intérêt à chanter juste, sinon! Sinon quoi? Sinon, rien, mais il faut hurler avec les loups néanmoins.

Vouloir abandonner la souveraineté de la France à cause de sa taille, c'est comme vouloir abandonner notre Constitution à cause de M. Chirac. Pourtant cet état d'esprit délétère continue à prospérer. Aujourd'hui plus que jamais, la liberté du monde dépend de la grandeur de la France : on le voit au Moyen-Orient, en Afrique. Nous n'avons pas seulement un devoir envers nous-mêmes et nos enfants, mais également envers ces continents que nous avons ensemencés de notre esprit, et que nous ne pouvons abandonner!

A chaque pays qui était dans un état de morosité, de déclin, la renaissance est d'abord venu par celle des coeurs et des esprits : ce fut comme ça que MM. Reagan ou Clémenceau furent élus. C'est par là qu'il faut commencer. Le reste suivra.

19 octobre 2005

Le Surendettement

Je parle beaucoup de dettes... Après la dette de l'Etat, la dette des citoyens : ce matin, une émission de LCI pose la question: « Sommes-nous responsables de nos dettes? »

La question est très bien posée. Sommes-nous responsables de nos actions? Ou plutôt, puisque le seul qui peut nous retirer cette responsabilité c'est l'État, l'État doit-il nous tenir pour responsables de nos actions? Et puisque l'enfance finit lorsque l'on est capable de prendre en compte les conséquences de nos actions, l'État doit-il traiter ses citoyens comme des adultes ou des enfants?

Le fait divers tragique de parents qui, surendettés, tentèrent de tuer leurs enfants avant de se suicider pour échapper à leurs dettes (Le Figaro, Le Monde), ne pose pas la question du surendettement, contrairement à ce que répètent les journalistes.

Elle pose la question de la responsabilité, mais aussi celle du rôle de l'argent dans nos vies : si nous n'avons pas d'argent, notre vie est-elle finie? Je crois que non. Je crois cependant que nous vivons dans une société consumériste qui nous fait croire cela. D'où de tels drames. La question du rôle de l'argent dans notre vie morale est trop complexe pour cet article, car un simple refus de l'économie est simpliste et dangereux : le marché fait partie depuis toujours de notre organisation sociale — et politique —, et l'économie moderne nous a par ailleurs apporté des fruits fantastiques dons nous profitons chaque jour.

Il est cependant très facile de répondre à l'autre question posée : encore une fois, l'État doit-il nous traiter comme des adultes ou des enfants? Non! Certes, le surendettement peut être une situation tragique. Mais qu'en serait-il d'une société où nous ne serions pas capables de gager sur l'avenir? D'une société où il n'y aurait plus de garantie qu'une décision serait suivie d'effets, une action d'une réaction? Devons-nous être responsables de nos actions? Oui!

Si nous pouvons contracter des dettes sans en être tenus pour responsables, les conséquences ne seront pas seulement économiques — cela dissuaderait les prêteurs de prêter, et l'économie croit grâce au prêt — mais sociales et morales. Nous ne serions plus présumés capables d'assumer les conséquences de nos actions mais, au contraire, présumés incapables. Nos droits ne seraient pas la contrepartie de devoirs — ou de droits d'autres envers nous, ce qui est la même chose —, mais des dons gratuits. Autrement dit, ce serait l'infantilisation de la citoyenneté.

Par ailleurs le droit fournit déjà tout un arsenal au débiteur contre son créancier, qui ne peut saisir une partie du patrimoine, qui peut se trouver opposé à un délai de grâce, etc. Une vingtaine d'années de règne socialiste a déjà bien protégé les débiteurs des conséquences de leurs actions et, contrairement à ce que voudrait mon école libérale, je suis contre le retrait de la plupart de ces mesures, pour des raisons de justice sociale.

Toutefois, pour ainsi dire, trop de justice sociale peut tuer la justice tout court. La démocratie n'est pas le suffrage. La démocratie c'est la capacité accordée à chacun de participer à la vie politique de son pays — à la chose publique —, donc d'être libre, donc d'agir, donc d'assumer la responsabilité de ses actions. Ces choses-là ne sont pas séparables. La responsabilité va avec la liberté, qui va avec la République. Vouloir supprimer l'un c'est vouloir donner une chiquenaude au premier domino.

18 octobre 2005

Nous sommes au regret de vous annoncer que la rédaction de Nihil Nove a dû empêcher l'écriture de commentaires anonymes en bas des articles, en raison de l'apparition de publicités inopportunes en guise desdits commentaires.

La Ruine devra attendre

L'on entend souvent parler de la dette, voire du surendettement de la France. Et M. Sarkozy, le ministre de l'intérieur, de prétendre vouloir gérer l'Etat en bon père de famille. Non maître, le chef de l'Etat n'est pas l'usufruitier de la France. Tout se passe comme si les huissiers s'apprêtaient à frapper à la porte de l'Elysée, et à saisir nos centrales nucléaires, nos TGV, nos notre porte-avions, et à les vendre aux enchères pour éponger la dette nationale.

Louis XIV a laissé une France surendettée, et ce fut pour conquérir l'Alsace et le Nord, et pour construire Versailles. Je pense qu'on a gagné au change. Le fait est que la France vit au-dessus de ces moyens depuis au moins huit-cents ans. J'espère que la nouvelle série des Rois maudits montrera comment l'endettement du pays fut une des raisons de la rafle des templiers. Guillaume de Nogaret, le Thierry Breton de l'époque, ne s'embarassait pas de détails...

Non, le vrai problème du déficit public n'est pas qu'il éxiste, au contraire. L'orthodoxie budgétaire va bien à des pays comme le Canada ou la Suède, qui n'ont comme enjeux politiques que leurs hopitaux et leurs écoles. La France, elle, a (avait?) des vues qui embrassent la planète, des initiatives de grande puissance qui la rendent forcément dépensière.

Le problème du déficit est que, comme un bouillon de culture, il grossit sans vraiment qu'on sache pourquoi, à cause de l'incapacité de l'Etat de savoir ce qu'il gagne, à quoi il le dépense, et ce qu'il va gagner et ce qu'il va dépenser dans quelques mois. Le vrai déficit des finances est celui de la connaissance, de la prévoyance, du contrôle, de la simple connaissance.

Et celui-là ne se mesure pas en pourcentages.

17 octobre 2005

Le Figaro nouveau (2/2)

Deuxième partie

Dans la première partie de cet article j'ai évoqué la nouvelle maquette du Figaro, conclu que c'était une évolution qui n'était pas mauvaise, mais qu'il sera plus difficile de venir à bout du problème qu'elle essaye de résoudre: infléchir la baisse constante des ventes du journal. Je vais maintenant expliquer pourquoi, et mon idée folle pour redresser la barre.

On sait le déclin de la presse quotidienne en France. Depuis la Libération et l'apparition des magazines d'information à l'américaine, venus remplacer une presse quotidienne épurée à la serpe pour faits de collaboration, les français ne lisent plus les quotidiens et préfèrent les hebdomadaires. Le Monde ne survit que grâce à son magazine et le groupe de Télérama. Libération a été repris par un Rothschild et a décidé d'un plan social dont plusieurs journalistes vont faire les frais: qui manifestera pour ces pauvres scribes pour bobos? Qui plus est, les quotidiens n'ont même plus le privilège de l'immédiateté: ces jeunes que la nouvelle formule du Figaro veut courtiser utilisent maintenant l'Internet comme source principale d'information.

Je suis le modèle même d'un consommateur moderne d'information: entre les magazines, qui fournissent les analyses en profondeur, et la télévision et Internet qui me permettent de raser les évènements du monde de près, les journaux quotidiens me semblent en effet occuper une place étrange et obsolète. Je ne les lis plus que pour cette sensation délicieuse de ces larges feuilles ouvertes devant moi, le plaisir de plier et déplier cet assemblage précaire mais ordonné de grands pans de papier. Et aussi, bien sûr, pour les chroniques et autres articles d'opinions pour lesquels les grands quotidiens sont aujourd'hui le forum tout désigné.

Nous assistons à la fin d'une ère grande et belle, celle des grands quotidiens d'information. Il ne reste plus aujourd'hui que dix quotidiens nationaux, contre quatre-vingt en 1914, et quelques-uns encore sont sur le point de mourir. La déforestation fait perpétuellement augmenter le prix du papier, qui est aux quotidiens ce que le pétrole est aux compagnies aériennes. Les annonceurs négligent les quotidiens, préférant publier leurs publicités dans les magazines.

Bref, le déclin de la presse quotidienne n'est pas le fruit de circonstances passagères, mais bien d'une évolution structurelle des besoins en information de la société moderne. Les quotidiens sont condamnés au même sort que les bassins houillers, et il va falloir au Figaro plus qu'une devanture « bleu Europe », pour survivre à une évolution structurelle de son moyen de communication et de subsistance.

En somme, Le Figaro doit faire trois choses pour survivre :
  • Attirer un lectorat jeune,
  • gagner de l'argent, et
  • fournir une information rapide.
Dans le passé, la presse quotidienne était un moyen suffisant pour accomplir ces buts. L'évolution de la société et des technologies de l'information et de la communication fait que ce n'est plus le cas. Nous sommes, Dieu merci, dans une société encore un tant soit peu libérale, donc il faut s'adapter ou mourir.

Une des raisons pour lesquelles Nihil Nove a été fondé, et a été fondé en tant que site Internet, est ma stupéfaction devant le contraste entre la paralysie de la presse écrite, surtout en France, et l'énorme potentiel journalistique de l'Internet — qui est le plus sous-éxploité en France.

Il est mal exploité aux Etats-Unis par la presse institutionnelle, mais elle sert magnifiquement aux individus pour fournir un journalisme de guerilla qui contrebalance cette presse institutionnelle: on se souvient que l'enquête sur les aventures de Bill Clinton avec Monica Lewinski avait été refusée par Newsweek, avant d'être révélée par le Drudge Report, un blog.

En France, cet Internet journalistique n'existe pas vraiment, que ce soit du point de vue des institutions ou des quidams. Par conséquent, il ne faut pas voir l'évolution du marché du quotidien comme une malédiction, mais au contraire comme une opportunité de changer, de prendre son parti du nouvel état des médias, et de permettre à Internet d'accomplir enfin sa vocation journalistique.

C'est sur Internet qu'est l'immédiateté de l'information. C'est sur Internet que sont les jeunes. C'est sur Internet qu'est l'argent. Bref, ça fait des années qu'on nous le râbache, au point qu'on n'y pense même plus, mais c'est sur Internet qu'est l'avenir.

Certes, Le Figaro a un site Internet, comme toutes les autres publications de France et de Navarre, mais c'est une annexe, un truc qu'on fait par acquit de conscience, parce qu'il faut avoir un site Internet. Or, si la raison d'être d'un quotidien est l'immédiateté, et que l'Internet est le média qui permet la meilleure immédiateté, ne faudrait-il pas que Le Figaro se concentre sur ce point, au lieu de le traiter comme un détail?

Ils pourraient transformer leur site, et leur offre médiatique en général, et atteindre les buts que j'ai exposés plus haut. Voici la recette de ce Figaro nouveau :

Faire du papier l'annexe de l'électronique et non l'inverse. C'est déjà comme ça dans les faits: les journaux ne sont plus que l'écho des dépêches qui circulent sur les réseaux électroniques. Il faut donc réorienter la rédaction dans ce but, et annoncer fièrement que Le Figaro n'est plus un quotidien avec un supplément Internet, mais un site Internet avec un supplément vendu en kiosques chaque matin.

Les journalistes du Figaro n'écriront donc plus pour l'édition papier du journal, mais pour le site, chaque numéro devenant donc une « photographie » quotidienne des informations qui y sont communiquées.

Voilà pour la précieuse immédiateté. En ce qui concerne les chroniques et autres articles d'opinions que j'évoquais plus haut, le format blog est bien mieux adapté à alimenter le forum intellectuel — Nihil Nove en est bien l'exemple. Les chroniqueurs n'écriront plus une fois par semaine ou par quinzaine, mais auront des blogs (on peut imaginer un système de paie forfaitaire avec une prime au nombre de visiteurs) que les gens pourront visiter sur Internet, et dont les meilleures feuilles seront publiées dans l'« annexe-papier ».

Pratiquement, cela changerait peu de chose au contenu du journal que recoivent chaque matin des milliers de grand-mères — il y aurait toujours les actualités, les pages d'opinion, et les pages saumon —, mais cela donnerait au Figaro une aura et un avantage sur sa compétition non négligeables. Une chaîne de télévision américaine, Current TV, a été lancée autour du principe de suivre l'actualité dans une perspective jeune et toujours proche de ce qui est transmis par Internet. Ses principaux sponsors? Google et Al Gore. Sans blague.

Faire un site sur lequel les gens voudront rester. La dernière folie d'Internet, après les blogs, ces journaux intimes que l'on veut porter à l'attention d'autant d'individus que possible, et les wiki, ces pages dont n'importe-qui peut modifier le contenu, sont les sites dits de « réseaux sociaux ». Les gens s'y inscrivent gratuitement, peuvent écrire sur un blog ou dans des forums, s'envoyer des messages, afficher leurs photos, faire des recherches d'autres gens en fonction de centres d'intérêts, films préférés, etc. Des sites tels que MySpace et Friendster sont aujourd'hui visités par des millions de gens chaque jour, et sont bien plus et bien autre chose que des messageries roses ou des sites de rencontre.

Ils répondent clairement au besoin de nouveaux moyens de communications qui se fait jour dans nos sociétés urbaines, atomisées et froides. Les jeunes bourgeois que la nouvelle formule veut attirer sont la cible idéale pour un site de réseau social francophone et sympa. Si Le Figaro devenait un tel site, tous les jeunes étudiants du pays s'inscriraient pour lire la dernière réflexion acerbe sur le blog d'Eric Zemmour ou le dernier morceau d'humour pince-sans-rire sur celui d'Angelo Rinaldi, et s'envoyer des messages sur la dernière dispute entre Nicolas et Cécilia.

Faire de la publicité à bon escient. Tous les sites gratuits d'Internet font de l'argent grâce à la publicité, on le sait. Seulement, il y a publicité et publicité. Les internautes ont vite appris à ignorer les bannières animées aux couleurs criardes et aux animations qui se voudraient perturbantes. En plus d'être inefficaces, ces publicités obstrusives sont discourtoises. Je ne vais sur un site comme celui d'Allociné qu'en déséspoir de cause, car je sais que si je m'y rends je devrai d'abord souffrir un écran de publicité pour le dernier film. Beaucoup plus efficace est la publicité discrète mais ciblée.

Google fait son beurre grâce à ça : à côté de chaque recherche, le site propose des offres portant sur le même thème. Si on fait une recherche sur le français, on nous propose des cours de français ou des livres de grammaire, etc. Comme ces publicités ne sont vues que par des gens qu'on présume déjà interessés par le sujet en question, elles valent plus cher. Et plus le site peut obtenir des cibles réduites, plus les annonceurs sont prêts à débourser leurs besants d'or. C'est pourquoi Google a ouvert un service de courriels gratuits : rien de plus ciblé que des publicités en rapport avec la correspondance privée de quelqu'un (aucun problème de vie privée, puisque c'est uniquement un ordinateur qui lit les emails en question).

C'est aussi pourquoi les sites de réseaux sociaux ont autant de succès : en permettant aux membres de s'envoyer des messages privés ou publics, on crée une manne pour les annonceurs. Depuis les réclames et les abonnements qu'inventa le journal La Presse d'Emile Girardin en 1836, jamais cette presse n'a eu une nouvelle source de revenu aussi importante à sa disposition.

Attirer le chaland. Chacun le sait, Apple a lancé le premier site de vente légale en ligne de musique, l'iTunes Music Store (iTMS). Seulement, étant donné les coûts d'un tel service et les redevances que la compagnie doit payer aux compagnies de disque, l'iTMS ne dégage presque pas de profits pour la société. Toutefois, puisqu'on ne peut écouter les chansons achetées grâce à l'iTMS que sur un iPod, le walkman digital de la marque, l'iTMS, un service en ligne, incite les gens à acheter un produit bien solide, à valeur ajoutée.

Bien qu'un site du Figaro bien construit permettrait de dégager des sommes folles, il permettrait aussi d'attirer des nouveaux lecteurs du quotidien. On a beau lire tous les articles sur Internet, un écran ça fait mal aux yeux, donc on risque de s'abonner ou d'acheter le journal pour lire dans le métro ou à tête reposée.

Bref, Le Figaro a tout à gagner dans cette nouvelle nouvelle formule :
  • De l'argent. La publicité ciblée et les réseaux sociaux font vivre les compagnies les plus prospères de la Silicon Valley.
  • Des parts de marchés. Ce Figaro nouveau attirerait irrésistiblement les jeunes, d'abord au site, ensuite au journal puis aux magazines, fournissant ainsi au groupe ce marché qu'il courtise avec tant d'assiduité.
  • Du prestige! Le Figaro, le plus ancien des grands quotidiens nationaux, deviendrait aussi le plus moderne. Ce ne seraient pas Le Monde ou même le Times qui auraient eu cette idée révolutionnaire, qui auraient accompli les premiers cet audacieux bond en avant, mais bien le quotidien « conservateur » français en perte de vitesse. Il serait au départ d'un mouvement qui ne pourrait qu'être suivi par la presse française, puis internationale, qui profiterait à la presse, aux lecteurs, et surtout au débat démocratique, en permettant enfin à Internet de devenir un vrai média journalistique.
Mais bon, on peut toujours continuer à éspérer que la devanture bleu Europe va inverser la tendance. Ou alors, capitaine d'un vaisseau qui prend l'eau, on peut tenter un coup audacieux, novateur, et décrocher le gros lot.

16 octobre 2005

La foule

Nicolas Dupont-Gnangnan — pardon, Dupont-Aignan, a annoncé sa candidature à l'élection présidentielle en 2007. (Le Figaro)

J'ai de la sympathie pour cet homme, mais la fragmentation des candidatures est un signe inquiétant pour notre démocratie. MM. Bayrou, Villepin, Sarkozy, Dupont-Aignan, Villiers, Le Pen... Qui manque-t-il? Ah oui, Christine Boutin. Sans même parler de la gauche... Souvenons-nous de 2002! Souvenons-nous surtout qu'un candidat doit être porteur d'un projet et d'un mouvement populaire forts, pas simplement des intérêts d'un fief politique.

M. Dupont-Aignan se veut l'héritier du gaullisme, et c'est peut-être une graine de grand homme. Qu'il se souvienne alors de cette phrase du général de Gaulle : « tout peut, un jour, arriver, même qu'un acte conforme à l'honneur et à l'honnêteté apparaisse en fin de compte, comme un bon placement politique » et qu'il retire sa candidature.

11 octobre 2005

Les deux, bien sûr

Je ne sais pas ce qu'est un roman catholique, donc j'ai acheté un livre de Graham Greene, The End of the Affair, et j'y ai trouvé cette citation:
Si on ne nous avait pas dit comment interpréter les Evangiles nous ne saurions pas qui, de Judas le jaloux ou de Pierre le lâche, qui aimait vraiment Jésus.
Comme je fais beaucoup de droit en ce moment, j'ai immédiatement pensé au devoir du juge d'interpréter la loi.

10 octobre 2005

Grande coalition

Comme l'on s'y attendait, les deux principaux partis de la gauche et de la droite allemandes, le SPD et la CDU/CSU, se sont réunis dans une grande coalition. Angela Merkel sera donc le premier chancelier femme de la République fédérale. (AFP)

Je ne peux évoquer les cafouillages dont nous avons été témoins sans les prendre comme un contre-éxemple de ceux qui voudraient troquer notre constitution de 1958 contre une nouvelle. Ce n'est pas qu'en France que les institutions cafouillent, et cette loi fondamentale allemande dont on a dit le plus grand bien reste un régime parlementaire sur le modèle de la IVème République, où les partis, et pas le peuple, font la pluie et le beau temps avec des négociations de couloir.

Notre Constitution est très bonne. Le doyen Vedel disait d'elle avec justesse qu'elle est « pleine de virtualités opposées ». C'est un bouquet de possibles, elle recèle des centaines de portes dont très peu ont été jusqu'à présent ouvertes. Son système a été copié avec succès dans plusieurs pays. De la vingtaine de textes constitutionnels qui ont grêlé sur notre histoire récente, c'est celui qui offre le meilleur équilibre, la meilleure possibilité pour l'État d'accomplir une politique, ce qui devrait être le but des constitutions.

Un système présidentiel, fondé sur la collaboration entre des pouvoirs séparés, ne ferait que titiller l'esprit factieux des français et mènerait au blocage. Quant au système parlementaire, l'on sait quelles en sont les conséquences: tout homme politique qui le propose sérieusement met ses intérêts devant ceux de son pays.

Il n'y a pas dix mille manières de le dire: le coupable du délabrement de nos instutions est Jacques Chirac. Il fut complice de toutes les cohabitations. Toutes les modifications de la Constitution dont il fut à l'origine rabaissèrent la qualité du texte. Son amateurisme dans la direction de l'État a été le ferment d'un esprit général de fin de règne. Le poission a pourri par la tête.

Justement! Il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain! Il suffirait de si peu de choses...

Il faudrait commencer par un régime sec de c'était mieux avant:

  • supprimer le quinquennat. La durée du mandat présidentiel n'est pas pour rien dans la primauté du chef de l'État et dans son rôle d'arbitre institutionnel. La mode est aux mandats plus courts: c'est une mauvaise mode. Sept ans n'est pas de trop pour accomplir une vraie politique. Le rôle du président est aussi fondé sur la possibilité de dissoudre l'Assemblée nationale afin de trancher les conflits par l'appel au peuple — faire coincider élections législatives et présidentielles lui retire cette arme qui est un des éléments clés de l'équilibre des pouvoirs tel que le concoit notre Constitution.
  • supprimer la mention de la décentralisation. Je ne suis pas forcément contre cette idée, mais, par un principe de vases communiquants, élever le principe de la décentralisation au niveau constitutionnel rabaisse la Constitution au niveau d'un document qui se préoccupe de décentralisation.
  • supprimer la parité. En tant que républicain, je trouve cette disposition inégalitaire. En tant que juriste, je sais que la mention « la loi favorise » n'a sa place dans aucun texte de droit, a fortiori un texte constitutionnel. En tant que féministe, je trouve le parti pris que les femmes ne peuvent accéder à égalité des hommes aux mandats éléctifs que si elles y sont aidées par une loi nauséabond.
  • supprimer le Titre XIII et les autres dispositions factieuses. La République est une et indivisible, sauf pour les corses, les calédoniens et les autres populaces? S'ils veulent leur indépendance, qu'on la leur donne. Sinon, qu'ils vivent sous les mêmes lois qu'à Paris. La République a été fondée sur ce principe, ces populations sont devenues françaises par ce principe, et qu'on revienne dessus pour des motifs d'opportunisme politique me rend malade.
  • supprimer la Charte de l'environnement. Aussi surprenant que ça puisse paraître, je suis a priori plutôt favorable à un principe constitutionnel de protection de l'environnement, mais ce document-là est tout simplement mauvais. Rédigé tel qu'il est, il est purement et simplement inapplicable. Il fait une farce des autres documents, eux beaux et puissants, que rappelle le Préambule de notre Constitution.
Une fois le texte revenu à sa pureté pré-chiraquienne, de nouvelles dispositions pourraient intervenir afin de régler les problèmes que son histoire tourmentée ont révélé, mais sans atteindre aux pivots essentiels de son articulation, comme le fait par exemple le quinquennat:

  • prévenir la cohabitation. Permettre à l'Assemblée nationale d'émettre une motion de censure contre le président de la République dans les trente jours suivant une élection législative, et uniquement dans ce délai : ainsi, une dissolution ou une autre élection législative qui se solderait par un désaveu populaire du chef de l'Etat n'auraiet pas comme résultat une cohabitation mais de nouvelles élections présidentielles, comme l'entendait le rédacteur de la Constitution.
  • améliorer la loi. Le manque de qualité des textes législatifs est une gangrène pour l'état de droit et la vie de nos institutions. Il faudrait donc créer un article 34-1, qui déclarerait tout simplement : « Le législateur s'exprime dans la meilleure langue. Le Conseil constitutionnel veille à l'application du présent article. » Dieu sait que ça le démange.
  • augmenter la stabilité. Faire de l'élection par scrutin uninominal majoritaire à un tour des députés, qui donnerait presque tous les sièges aux deux grands partis, un principe constitutionnel. Pour la même raison qu'ils veulent le quinquennat, les gens veulent toujours plus de partis, mais il reste avéré que le bipartisanisme, garant d'une vie politique plus saine, est un signe du passage d'une démocratie à l'âge adulte. Il serait temps.
Voilà. Ma liste est longue, mais elle recouvre peu de choses en somme: seulement des réglages, qui permettraient à la voiture d'avancer mieux, en consommant moins, et sans que la boîte de vitesses ne grince lorsqu'on essaye de passer la troisième. Parce-qu'elle est quand même belle, notre voiture, même si elle commence à se faire vieille, et que ce serait trop dommage de l'envoyer à la casse.

07 octobre 2005

Le Nobel de la paix à El Baradei

En plus ça rime... L'AIEA et son directeur-général Mohammed El Baradei ont reçu le Prix Nobel de la paix. (AFP)

Contrairement au Nobel de médecine, attribué à deux petits de leur science, récompensés pour leur obstination malgré le refus de la communauté scientifique de prendre leurs découvertes sur l'origine bactérienne de l'ulcère au sérieux, celui-ci fut attribué à un des grands favoris de cette année.

Il est bien, soixante ans après Hiroshima et bientôt vingt ans après Tchernobyl, qu'une organisation qui a eu un rôle plutôt bénéfique — malgré toutes les inepties qu'on a pu dire sur le nucléaire, civil ou militaire — soit ainsi récompensée.

Toutefois, je vais quand même grogner un peu. On sait que le Prix Nobel de la paix n'est pas attribué par la Fondation Nobel de Stockholm, mais par une autre académie, à Oslo, qui a une habitude de faire des choix un peu douteux. A commencer par celui de Winston Churchill, grand homme d'Etat, mais qui en promettant du sang et des larmes ne s'était pas vraiment fait chantre de la paix. Lui qui fut pourtant persécuté par les créanciers pendant toute sa vie d'adulte refusa donc le prix et le million qui va avec — on lui donna le prix de littérature en compensation, pour des Mémoires plutôt moyens. Je ne parle même pas de Yasser Arafat, qui fut le terroriste le plus recherché de la planète puis, en tant que chef de l'Autorité palestinienne, comme l'évolution plutôt pas trop mauvaise de la situation en Palestine depuis sa mort l'a montré, il fut l'obstacle principal à la paix.

Bref, comment donner crédit aux élucubrations d'une académie qui récompense le terrorisme mais refuse ses lauriers à Jean-Paul II? Ils ont eu quinze ans entre la chute du Mur et sa mort, et ils ont refusé avec obstination. Cette décision ne contraste guère avec leur tradition de conformisme politiquement correct: les Etats-Unis cherchèrent cette année à obtenir la démission d'El Baradei à cause de ce qu'ils considèrèrent comme de la faiblesse et de l'incompétence sur le dossier iranien.

Le comité d'Oslo du Prix Nobel me fait penser à la direction de l'Université d'Oxford, qui refusa à Margaret Thatcher, pourtant un ancien élève et la première femme Premier ministre, le doctorat honoraire traditionnellement accordé aux anciens élèves d'Oxbridge ayant accédé aux hautes charges de l'Etat. Ou aux quatre prix Nobel qui, au début de mai 68, envoyèrent un télégramme au général de Gaulle demandant que le Gouvernement cesse face aux gesticulations estudiantines, un laxisme qui provoqua les évènements insurrectionnels qui suivirent. En somme: l'élitisme et la prétention à la pensée supérieure au service d'une idéologie.

Après l'assassinat du duc d'Enghien seulement un souverain européen renvoya sa Légion d'honneur à Napoléon, et on voit mal comment un homme vraiment intègre pourrait accepter l'éloge d'une association avec un comportement aussi inepte.

05 octobre 2005

Le Figaro nouveau (1/2)

Première partie

Dans la série des nouvelles qui font parler tout Paris mais ne changent rien à rien: que penser de la nouvelle formule du Figaro?

3,4 centimètres de marge en moins, plus de photos plus grandes (et donc moins de mots), une maquette plus moderne, épurée, disaïgne, avec une grande bande bleue comme le Financial Times. Et le transfert des articles de culture et vie quotidienne dans un troisième supplément « Et vous », pour bien séparer les vieux, qui aiment la politique et pas le cinéma, des jeunes, qui aiment le cinéma et pas la politique. C'est bien connu.

Blague à part, ma réaction à ce changement est: pourquoi pas.

Pourquoi pas séparer la partie principale du journal en deux, ce qui semble inepte, mais a malgré tout un sens lorsqu'on considère la stratégie de Nicolas Beytout, le directeur de la rédaction du Figaro, qui consiste à boucher les fuites du bateau — les ventes n'arrêtent pas de baisser depuis plusieurs années — en attirant un nouveau lectorat: les jeunes.

Je suis encore moins hostile à l'idée de mettre plus d'images et moins de mots, ce qui a pourtant dû faire rugir plus d'une grand-mère, parce-que les prosateurs en général, les journalistes en particulier, et moi le premier, ont trop souvent tendance à oublier la phrase immortelle de Pascal au sujet d'une de ses Lettres provinciales : « Je n'ai fait celle-ci plus longue que parce que je n'ai pas eu le loisir de la faire plus courte. » Puisque, de toute manière, il est impossible dans un quotidien de rentrer dans le fond d'un sujet, autant encourager la concision, des articles secs et efficaces.

Mais bon, j'ai bien peur de rêver en évoquant la prose pascalienne. Dans deux articles sur l'Afrique placés côte à côte, j'ai vu la même citation d'Oumar Kounaré, ancien président du Mali, certes frappante, mais qui n'avait pas besoin de faire l'incipit de deux articles voisins — de deux auteurs différents, certes, mais c'est à ça que servent les réunions de rédaction, non? Naturellement, à Nihil Nove, avec un seul chroniqueur, elles sont assez vite faites. Et il y a également les manies d'écriture du Figaro. Certes il ne se sert pas des guillemets comme autant de banderilles à la manière du Monde, mais il a cette habitude exaspérante de précéder la fin de phrases de points de suspension comme si c'était la chute... d'une mauvaise blague.

Le Figaro a bien besoin de nouveaux lecteurs, et si cette nouvelle formule peut les aider, tant mieux. Toutefois, je ne pense pas que ça suffira. J'expliquerai cela bientôt dans la seconde partie de cet article.

04 octobre 2005

Contre le service minimum

Aujourd'hui n'est peut-être pas le bon jour pour se prononcer contre le service minimum, mais puisque je suis coincé à la maison par la grève (AFP) c'est ce que j'ai de mieux à faire.

Le droit de grève, en plus d'être un principe fondamental reconnu par notre Constitution, est aussi, on nous le répète sans cesse, une exception française. Et contrairement — par exemple — au foie gras, ce n'est pas vraiment une bonne exception. Le problème n'est pas tant qu'on fasse grève tout le temps, mais surtout la manière dont nous la faisons: en préalable aux négociations. Le bras de fer intervient en début de dispute, et pas pour la régler, comme deux gentlemen se tirent le chapeau avant de se tirer au revolver devant témoins dans un sous-bois à l'orée du jour.

Il est également vrai que les syndicats en France sont à la fois pas assez représentatifs et trop puissants, ce qui est anti-démocratique à deux titres.

Il est tout aussi exact que si le pouvoir constituant de 1946 a reconnu le droit de grève il a également demandé « des lois qui le réglementent », et qu'on cherche toujours ces lois.

M'enfin le droit de grève existe quand même!

Une grève ça doit être grave. Ça doit être exceptionnel. Ça doit être scandaleux. Ça doit tirer sur les coutures du tissu social pour voir si ça tient bien. Et si ça tient mal, ça doit le déchirer. Cette loi a l'objectif inverse: celui de banaliser la grève, de transformer ce qui doit être une sorte d'épreuve du feu, de révélateur violent des problèmes d'une société, en un ennui passager. Oui, il faut que je me lève un peu plus tôt ce matin pour prendre un métro un peu plus bondé, bof. Oui, mes cours sont reportés à un autre moment, tant pis. On fait avec, c'est pas grave.

Je comprends que l'UMP, parti fondé sous les auspices de M. Juppé, soit encore traumatisée par les grèves de 1995. Je comprends aussi les avantages électoraux qu'il peut retirer en permettant aux gens de se rendre au travail sans trop de bouchons sur le périph' ou d'attente sur les quais — mais je n'ai jamais été un grand fan de la démagogie.

C'est devenu une habitude de notre Gouvernement de s'attaquer aux symptômes et non aux causes des problèmes. D'un côté j'ai envie de dire qu'il y a quand même progrès: si M. de Villepin aborde mal les problèmes, M. Raffarin préférait les ignorer. Mais je me dirais ça si le Gouvernement n'avait pas pris l'habitude un peu dégoûtante de traiter les libertés publiques comme des dommages collatéraux de ses tactiques mal avisées.

On pense facilement aux politiques sécuritaires de MM. Sarkozy et Perben, mais l'exemple de la Justice est un emblème de ce phénomène. La lenteur et l'inéptitude de notre autorité judiciaire est devenue proverbiale. Je ne sais pas s'il faut le faire au Kärcher, mais il faut nettoyer les écuries d'Augias. Il faut changer la loi, l'organisation judiciaire et les personnes, ou en tous cas leurs attitudes.

Pourtant, au lieu de faire le nécessaire pour régler le problème à la source, M. Clément, le garde des sceaux, préfère entreprendre des réformes procédurales qui mettent en danger le principe du double degré de juridiction, sans parler de ses malencontreuses incursions dans le territoire de la rétroactivité pénale... Réparations périphériques, qui visent à régler les problèmes de la justice, non en faisant le nécessaire pour qu'elle soit plus efficace en arrachant les racines du mal, mais en s'attaquant aux symptômes, séparément, chichement, et tant pis s'il faut balancer quelques libertés publiques aux orties au passage.

Bref, pour revenir à mon sujet de départ, au lieu de s'attaquer au problème de l'influence disproportionnée et du manque de représentativité des syndicats, le Gouvernement préfère noyer le poisson avec son service minimum (pardon, service garanti, c'est pas la même chose, promis juré). Eh bien, je dis non. Vive le droit de grève! Vive les conflits sociaux, parce-que plus il y en aura plus le Gouvernement sera pressé par l'opinion publique de les régler, au lieu d'escamoter le schmilblick. Vive le droit de grève parce-qu'en retirant encore un éxutoire aux habitants de la France d'en bas on les pousse de plus belle vers le vote extrémiste.

Vive le droit de grève, tout simplement, parce-que c'est un principe fondamental de notre République. M. Thibaut et ses acolytes qui ne connaissent pas le vrai sens de ce mot seront surpris qu'un libéral fasse cause commune avec eux — sur ce point uniquement — contre un gouvernement de droite, mais je ne vois pas pourquoi je défendrais la liberté des entrepreneurs et pas celle des salariés.

03 octobre 2005

Nouvelle nomination à la Cour suprême

M. Bush, le président des États-Unis, a nommé Harriet Miers, le White House Counsel, autrement dit l'avocat de la Maison blanche, au poste de Sandra Day O'Connor à la Cour suprême. (Le Monde)

Ce poste est clé car Mme O'Connor, une modérée, fut souvent le vote qui fit pencher la balance entre les ailes gauche et droite de la Cour: la nomination de Mme Miers, républicaine texane, pourrait changer l'orientation de cette institution qui juge en dernier recours sur les exceptions d'inconstitutionnalité des lois, et a donc une grande influence sur la vie publique du pays: c'est elle qui décide des restrictions sur l'avortement, la liberté d'expression, les droits de propriété, etc. L'accession de M. Roberts au poste de président de la Cour fut moins controversée, car il était inattaquable personnellement, et ne faisait que remplacer un autre conservateur au même poste. Pour cette nomination-ci, chaque côté affute d'autant plus ses couteaux qu'ils n'ont guère eu l'occasion de les utiliser pendant la nomination précédente.

Je ne sais que peu de choses sur Mme Miers, et j'ai un a priori plutôt favorable envers la première femme bâtonnier du barreau du Texas. Je sais aussi que Mme Miers est une femme (c'est fou ce qu'on apprend en lisant mon blog!), ce qui est à la fois bon et mauvais: je suis toujours content de voir des femmes accéder aux hautes positions, mais faire succéder une femme à une femme tendrait à entériner la coutume d'un quota de femmes (deux, pour l'instant) à la Cour suprême, comme il y en a un de noirs (un, pour l'instant), ce qui est triste et dangereux, mais malheureusement dans la mentalité américaine d'aujourd'hui.

Mme Miers doit maintenant être interrogée par la Commission judiciaire du Sénat, qui émettra un avis, avant un vote général de toute la chambre. Si Mme Miers obtient une majorité de oui, elle deviendra alors juge.

Je regrette toutefois que M. Bush n'a pas suivi mon conseil (on m'affirme pourtant qu'il suit Nihil Nove religieusement!) de nommer mon poulain Mary Ann Glendon, catholique, président de l'Académie pontificale des sciences sociales, professeur de droit constitutionnel comparé à Harvard, femme au coeur grand et bon.

Il aurait dû la nommer au poste de président — M. Reagan reçut des félicitations unanimes en nommant la première femme juge à la Cour suprême, et il se serait placé dans sa lignée en nommant la première femme président de cette même Cour —, où elle aurait fait merveille au travail de construction de consensus qui aurait été le sien, et nommer M. Roberts au poste de Mme O'Connor, ce qui aurait eu pour effet de montrer qu'il n'y avait pas de quota de femmes à la Cour (tout en maintenant ce quota avec la présence de Mme Glendon), et de désamorcer une large partie de la controverse sur la succession de Mme O'Connor grâce à la personnalité lisse et inscrutable de M. Roberts.

Enfin bon, c'est pas moi qui ai reçu la confiance de soixante-deux millions d'américains...

P.S. Petite leçon de français. L'adage selon lequel il n'y a pas de sexe sous la robe veut que les femmes qui exercent la profession d'avocat sont des avocats, et sous aucun prétexte des « avocates », mot qui fait plus de mal à mes oreilles que des ongles sur un tableau.

Le Parti des fusillés

La nausée m'est vite montée au coeur lorsque j'ai regardé le documentaire de France 5 sur les communistes français, qui s'ouvre sur des témoignages larmoyants d'anciens militants, exaltant les vertus d'un parti qui, au moins, a su transformer des ouvriers en cadres (de parti, pas d'entreprise). Et ça ne va qu'en s'empirant.

Ce documentaire, présenté comme un regard rationnel tentant d'éviter les « caricatures », ne se présente même pas comme un plaidoyer pour la défense, mais comme une apologie, ne faisant que sous-entendre les crimes dont le Parti communiste français fut coupable. Car soyons clairs. Le PCF, comme tout ensemble humain large, a probablement fait de bonnes choses par-ci par-là. Mais le fait est que le PCF fut (et reste) une institution fondamentalement néfaste.

Organisé sous le régime du « centralisme démocratique », c'est-à-dire de la dictature interne, le PCF n'avait de parti politique, expression qui désigne une association libre de citoyens, que le nom. Le PCF était en réalité une machine, construite dans un seul but: le service de l'Union soviétique. Il n'était pas seulement un parti qui était communiste, c'est à dire un groupement politique qui prônait un système aux effets pervers, mais l'antenne en France d'une idéologie délétère, incarnée dans un Bloc soviétique qui avait comme but avoué de soumettre la terre entière.

Le PCF prenait ses ordres directement du Kremlin, et agissait entièrement selon ses commandements dans le but d'avancer l'intérêt de l'Union soviétique, alors en Guerre froide contre la France. Le PCF fit usage de tout son talent pour la propagande et la désinformation — les organismes totalitaires ont un don pour pervertir la vérité — pour cacher puis excuser les crimes de l'URSS. Autrement dit, le PCF est coupable envers la République française de haute trahison, et envers cette humanité dont il se réclame si facilement de complicité, justement, de crimes contre l'humanité.

Et le pire, c'est qu'il ne s'est jamais excusé! Contrairement à l'Eglise catholique, ses crimes ne furent pas des excès inévitables de la part d'une institution à la taille et au pouvoir titanesques, mais sa raison d'être, ou en tous cas son mode opératoire standard. Contrairement à la République fédérale allemande, il s'agit de la même institution, pas d'une qui réclamerait simplement une filiation comme le PS d'aujourd'hui à la SFIO de Jaurès. Le PCF d'aujourd'hui est le même PCF que celui d'hier qui porta le deuil de Staline. Et celui-ci ne trouve rien à redire à celui-là? Excusez-moi deux secondes, il faut que j'aille vomir.

J'en parle souvent, parce-que c'est une de mes marottes, ou plutôt une de mes obsessions, mais une obsession saine. Celle du totalitarisme. Celui-ci se distingue des autres formes de violence politique par l'idéologie. L'idéologie déforme tout. L'idéologie fournit l'excuse au crime, qui devient idéal, donc absolu. Le totalitarisme est en germe dans l'idéologie, et le génocide dans le totalitarisme. Toujours. Autrement dit, je n'ai aucune honte de sombrer dans la « caricature » en accablant le PCF de tous les maux, car c'est la seule attitude possible. Concéder à l'idéologie c'est se perdre, car elle est détourne la réalité comme un avion: à partir du moment où l'on accepte une chose, l'engrenage se met en marche. Oui, le PCF de Buffet n'est quand même plus le PCF de Thorez. Mais concéder ça, c'est concéder tout le reste. C'est laisser la tolérance de l'intolérable s'installer. C'est ouvrir la porte. C'est hausser des épaules en voyant la tumeur cancéreuse.

Eh bien, je refuse. Je persiste et je signe. Non, non et non. No pasaran. Il est nauséabond qu'un documentaire trouve le moyen de trouver des excuses au PCF, après tout peut-être que son bilan est globalement positif. Il est nauséabond qu'une chaîne de service public trouve le moyen de le diffuser à une heure de grande écoute. Un vrai service public serait celui de la mémoire, qui doit s'entretenir comme une flamme. Et le travail de mémoire du communisme n'est ni fait ni à faire — à cause de documentaires comme celui-ci. Si nous avions la bonne approche du communisme, si le PCF n'éxistait plus, ce documentaire serait simplement du mauvais travail d'historien partisan, qui succomberait à sa propre ineptitude.

Dans notre situation actuelle, il est abject.

La Turquie et l'UE

Pour une fois qu'une typologie présentée dans les médias est la bonne : la question de l'entrée de la Turquie en Europe recouvre deux conceptions du projet européen. D'un côté une conception économique et ultra-libérale, qui verrait l'Europe comme une éspèce de super-marché. De l'autre une conception politique, qui verrait l'Europe comme un ensemble cohérent, politiquement fort, contrepoids à l'hégémonie planétaire américaine.

Son régime, ses traditions, sa position géographique, ses intérêts politiques, sans parler de religion ou de droits de l'homme, font que l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne représenterait tout simplement un sabordement du volet politique du projet européen. De l'autre côté, si on ne considère l'Union que comme un grand marché (ce qu'elle devrait aussi être), l'entrée de la Turquie rentre parfaitement dans cette vision ultra-libérale qui veut l'expansion à tout prix, dans toutes les directions, pour agrandir le marché d'autant, fournir aux économies développées européennes une main d'oeuvre et un marché potentiel importants, au prix d'intérêts politiques supérieurs.

Comme tant d'autres fois, le problème n'est pas tant que la question de l'admission soit posée, car après tout les ultra-libéraux ont autant de droits que moi à leurs opinions, le problème est qu'elle soit mal posée. Il n'existe aucune réflexion de fond sur les enjeux géopolitiques majeurs posés par cette candidature, et quand tentatives il y a elles sont trop souvent polluées par des invectives sur le thème racial ou religieux (des deux côtés: vouloir « combattre l'islamisation de la France » et accuser quelqu'un qui trouve qu'un pays où l'islam prédomine n'a pas sa place dans une institution aux racines chrétiennes d'anti-islamisme, c'est du même acabit).

A chaque étape du processus d'entrée de la Turquie on nous ment (au moins par omission) en présentant cette étape comme juste un évènement sans importance ni conséquences. J'ai des opinions arrêtées sur la Turquie, mais quelle que soit leur véracité, le fait est que l'entrée de la Turquie dans l'Union est un évènement qui aura des conséquences importantes durant tout le XXIème siècle. Pourtant, aucun débat de fond. C'est dans l'intérêt des hommes politiques d'escamoter le sujet, mais que font les médias? Encore une fois, ils sont trop légers à propos d'un débat de fond. Cette navrante absence de débat démocratique nourrit les extémistes et empêche la réflexion, et donc appauvrit toute la République.

Le Figaro : « Turquie: ouverture des négociations au forceps »
Le Monde : « L'UE tente d'arracher un compromis de dernière minute sur la Turquie »