Nihil Nove

07 juin 2005

L'euthanasie au cinéma

Nota bene
Je vais évoquer plusieurs films sortis plus ou moins récemment au cinéma et parler du déroulement de leurs intrigues et de leur fin sans vergogne . Si vous ne tenez pas à lire ces descriptions, évitez cet article .


Nos articles récents sont surtout politiques donc nous avons décidé de changer un peu et d'écrire un article sur la culture . Lors des deux dernières années, trois films sont sortis qui abordent le sujet de l'euthanasie, de trois nationalités différentes, de deux réalisateurs connus et d'un confirmé . Ces films sont : Les Invasions barbares de Denys Arcand, Mar Adentro d'Alejandro Amenabar et Million Dollar Baby de Clint Eastwood .


L'affiche de Million Dollar Baby

Les trois films

Mar Adentro, le seul que je n'ai pas vu, est le seul de ces trois dont le sujet central est l'euthanasie . Ce film est une version romancée d'un fait divers, l'histoire de Ramon Sampedro, un espagnol tétraplégique qui engagea une longue bataille procédurière pour être autorisé par les tribunaux à se suicider . Malgré le véritable talent de metteur en scène de M. Amenabar je ne suis pas allé voir Mar Adentro à cause de la mode qu'il défendait sans prétendre défendre . Cet article n'est pas sur l'euthanasie mais sur l'euthanasie au cinéma, mais j'évoquerai ici mon point de vue sur la question .

Les hommes ont le droit de prendre leur propre vie . C'est une décision qui les regarde . La loi doit-elle consacrer ce droit ? Non . La morale est plus exigeante que la loi, et il est bien qu'il en soit ainsi . Je ne retirerai jamais mon respect à un homme ou à une femme qui décide de mettre fin à sa vie dans des circonstances de douleur et de désespoir que je ne peux qu'imaginer . Toutefois, il est plus difficile de garder ce respect pour quelqu'un qui se sent obligé d'aller quémander devant les tribunaux, dont ce n'est pas la mission, une absolution morale pour une action qui, si elle est humainement compréhensible, n'en est pas pour autant formellement excusable . Parfois, la morale—si tant est que l'euthanasie soit morale, ce qu'elle n'est pas—ou l'honneur nous commandent des actions qui sont contraires au droit, et il est bien qu'il en soit ainsi . C'est quand ces choix se posent à nous que notre vraie fibre est révélée . Le bon, l'excusable et le légal sont trois choses différentes . Un droit qui aurait seulement comme objectif de confirmer la morale n'instaurerait plus la « dictature de la loi » républicaine, mais la dictature d'une idéologie .

Le second film que j'aimerais évoquer est peut-être le meilleur film de 2004 : il s'agit des Invasions barbares de M. Arcand . Ce film évoque avec une vraie maturité d'écriture et de mise en scène la déchéance d'un homme qui se croit raté, le héros du Déclin de l'empire américain, et le retour auprès de lui de ses amis et de sa famille à l'occasion de sa mort lente due probablement à un cancer . Ce film a tout : des personnages qui ont une vraie profondeur, de l'humour, une réflexion philosophique et sociale—et de l'euthanasie à la fin . Toutefois, c'est une euthanasie que je peux tolérer : après un bon repas, le fils, avec l'accord de son père, lui injecte une dose mortelle d'héroïne, sans demander d'avis à personne . Les Invasions barbares n'essaye pas de faire de l'euthanasie un combat, mais simplement une décision personnelle et assumée comme telle . Alors que nombre de cinéastes ont de plus en plus recours à des effets de style pour cacher un manque de talent, ce film simple et sans reproches mérite amplement le titre de chef-d'œuvre .

Le dernier film, qui m'a poussé à réfléchir sur le thème de l'euthanasie au cinéma, est Million Dollar Baby, par M. Eastwood, un homme d'une qualité exceptionnelle et qui a certainement du génie en lui . Son film précédent faisait notamment allusion à la pédophilie avec une subtilité, un talent et une douceur qui m'ont transpercé . Il s'agissait de Mystic River, encore un chef-d'œuvre, dans lequel il atteignait un sommet de talent cinématographique qui rappelait Unforgiven et surtout le magnifique Honkytonk Man, un de ses premiers films, peu connu . Sa filmographie me faisait donc penser qu'après le sommet d'artisanat de Mystic River, il continuerait son ascension et que Million Dollar Baby le mettrait dans le domaine du génie, s'élevant au niveau d'une élite composée d'une poignée d'hommes illustres : Hitchcock, Kurosawa, Kubrick...

Emballez, c'est pesé

Malheureusement, Million Dollar Baby ne s'est pas élevé à ce niveau, restant en dessous de son précédent film, son meilleur jusqu'à présent . Million Dollar Baby se présente en deux parties : la première, de loin la plus longue, est une magnifique histoire classique d'une jeune boxeuse (Hillary Swank) qui convainc un excellent entraîneur bourru (Clint Eastwood) qui vit replié sur lui-même dans la peur de toute vraie connexion émotionnelle, de l'entraîner malgré son sexe . Cette histoire est traitée de manière splendide, M. Eastwood utilise les ficelles connues de la narration cinématographique sans les laisser se transformer en clichés, avec une exemplaire maîtrise de son art, mais avec un peu moins d'âme que dans Mystic River . L'histoire prend un tournant brutal lorsqu'un accident rompt le cou de la jeune boxeuse, la rendant tétraplégique .

Les virages narratifs peuvent désarçonner certains, mais pas moi . La vie est souvent faite de ces virages, et bien que le découpage de la réalité que constitue l'art se prête à une structure narrative traditionnelle, j'aime aussi quand l'art reflète les soubresauts incongrus de nos vies . Cependant, M. Eastwood s'est dépêché d'expédier la tétraplégie de son personnage pour conclure par une euthanasie bienvenue . C'est peut-être de là que vient le succès de l'euthanasie au cinéma, plus qu'à un phénomène de mode : cela permet de conclure un film, format limité . L'euthanasie, après tout, c'est pratique .

J'ai eu le privilège d'évoquer l'exceptionnel esprit de détermination que mérite le sport, et cette tétraplégie donnait à M. Eastwood une véritable opportunité narrative : de montrer que le handicap est le dernier match, le dernier round, là où l'obstination de sa protégée qu'il avait si bien montrée dans la première partie pouvait vraiment se développer . Le film aurait quand même pu se finir par une euthanasie, mais non sans avoir montré ce combat inimaginable où la volonté humaine doit montrer toute sa mesure . Si, après ce combat, M. Eastwood avait quand même voulu euthanasier son personnage, je n'aurais pas souscrit à cette vision pessimiste mais je me serais incliné devant son talent .

Toutefois, dans le film, le personnage de Hillary Swank est montré fort, déterminée à rire de son malheur, jusqu'au moment où elle demande abruptement à son mentor de la tuer . Le cas de conscience de celui-ci, s'il dure des semaines dans la narration, est expédié en deux minutes par le film . Ensuite, il abandonne la salle de boxe dont il était propriétaire et s'éloigne dans le coucher du soleil comme un cowboy .

L'euthanasie nécessaire

Apparemment, il aurait été trop difficile pour M. Eastwood de filmer avec honnêteté la complexité du handicap, et la grande force des personnes handicapées, que des valides comme moi ne peuvent qu'imaginer . C'est là que le traitement de l'euthanasie au cinéma nous donne son plus important enseignement : l'euthanasie a un tel succès car nous ne pouvons plus même imaginer que l'on puisse confronter une telle souffrance . Nous ne pouvons plus imaginer que l'esprit humain recèle assez de force pour affronter les épreuves titanesques auxquelles la vie nous confronte parfois . En tant qu'humaniste, en tant qu'homme qui aime l'homme, qui croit en la valeur de l'homme, je ne peux que m'élever contre cette vision de l'homme qui le rabaisse à ce qu'il n'est pas, qui fait de lui un être impuissant, ballotté par les éléments, alors que sa liberté et la volonté lui donne, parfois, la force de combattre les frondes et flèches d'une atroce fortune .

2 Comments:

  • j'aime bcp votre analyse
    mais que faites vous de la liberté perdue de ceux qui perdent l'esprit ?
    je pense a plusieurs films sur la maladie d'alzheimer....

    By Anonymous Anonyme, at 15:13  

  • avez vous lu mon livre "Un éternel amour" chez EDILIVRE sur internet

    By Anonymous Anonyme, at 16:36  

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